PORTRAIT / Soph B., l’élégance du trait

D’une certaine manière, dans la vie, tout est lié. Plus le temps passe, et plus il est difficile de penser le contraire… Une rencontre en amène une autre, un article en inspire un autre, une découverte en bouscule une autre. Cela fait un petit moment que l’on garde un œil sur le travail de Soph B.​​ Sur les murs réels de l’incontournable Boucl’Art à Nancy. Sur les murs virtuels du réseau social bleu foncé. A travers les amies So Wil(d) ou The Other Side Of Timberwolf. Parce que Nancy est un village, parce que les personnalités s’attirent, se croisent et, souvent, résonnent.

Soph B., c’est Sophie Bonnet, la petite trentaine, déjà attablée aux Pères Peinards lorsque je débarque, essoufflée – et en retard, comme à mon habitude. Un café, double. Une clope, puis deux. La demoiselle avoue ne pas vraiment être du matin. Un peu en stress de cette interview. Très vite, pourtant, la discussion s’envole, et nous voilà à refaire le monde à 10h du mat’, en terrasse d’un café nancéen. De celle où l’on parle de dessin, d’art, de philo, de sagesse et d’humanité, de foi, de trait, d’espoir et désespoir. De celles qui nourrissent, qui font grandir, qui font réfléchir.


Car la belle a changé de vie il y a quatre ans. Après une licence de psycho, un DUT Services et Réseaux de Communication, il lui fallait sortir d’un carcan où elle s’était enfermée… Tout remettre à plat pour se (re)trouver en chemin. Et consacrer sa vie à ce qu’elle aimait, ce qu’elle était vraiment. « J’ai toujours dessiné, même si c’est une formule qui me perturbe un peu. On dit tous un peu ça, tous les dessinateurs… Parce qu’au final, tous les enfants dessinent, en fait c’est juste que je n’ai pas arrêté. » ​

 C’est une amie de lycée, metteur en scène et écrivain, Elise Jadelot, qui lui met le pied à l’étrier en lui commandant une affiche pour son spectacle, Au Commencement était le verbe. S’en suit une expo au Boucl’Art, de belles rencontres, et un travail acharné sur la technique, la maîtrise, sur la notion d’art, sur elle-même. « J’ai un rapport au dessin qui est assez ambigu… C’est autant un plaisir qu’une torture. Je suis très très exigeante et j’ai un niveau technique que je considère encore un peu faible, du coup il y a un gouffre entre ce que je veux exprimer – qui est encore indéfini – et ce que j’arrive à exprimer. » Beaucoup de projets avortés et le doute comme moteur. Commencer, s’arrêter, recommencer, oublier. 

 

Ses yeux pétillent lorsqu’elle évoque sa rencontre avec l’irremplaçable Roland Germain, qui l’a prise sous son aile depuis un an maintenant, autant sur le plan technique que théorique. De longs moments passés à s’interroger, ensemble, sur l’Art avec un grand A, sur la notion de beau ou de perfection. Sur le fait d’être un artiste.

« Je me torture pas mal, je suis toujours en train de chercher. Je pense qu’est artiste celui qui considère que ce qu’il est et ce qu’il fait est raccord avec sa définition de l’artiste. »

Pas étonnant que Soph B. ait fait de la psycho dans son ancienne vie. Pas de carcan, pas d’étiquette. Garder sa liberté. Savoir qu’elle a la possibilité, peut-être, de changer de support, de style, de trait au gré de ses envies…

« Choisir quelque chose qui va définir ma vie m’oppresse énormément. Passer plus tard à la peinture, à la sculpture, à la vidéo, je ne m’interdis rien. J’ai des passions très éphémères… Je me lasse très vite, plus encore de mon propre travail que du travail des autres. Bien souvent je ne finis pas les livres que je commence, pareil pour les films ou les séries… Peut-être par peur de ne pas être satisfaite de la fin, de laisser l’univers et les personnages… » Elle parle de Fatras de Jacques Prévert comme l’un de ses recueils préférés, confie s’essayer à l’écriture, non pas en tant qu’art divergent mais bien complémentaire, rêve de « tableaux littéraires » ou de « textes graphiques » façon calligramme. « J’aime les mots… Alors j’imagine que je dessine ce que je n’arrive pas à dire. » Le papier comme support « le plus pratique » pour atteindre son but.

« De base je suis fascinée par l’élégance. La silhouette. La communication non verbale. Se servir du corps comme outil d’expression, le placer d’une certaine manière dans l’image pour créer quelque chose d’harmonieux. Et l’expression du visage aussi, bien sûr. Je veux que l’on comprenne que mon personnage est en train de ressentir quelque chose et qu’il y ait une possibilité d’empathie. »

 

Elle s’arrête un instant, allume une cigarette avant d’en offrir une à une SDF. On parle de l’ambivalence de ses œuvres, ni complètement dark, ni complètement joyeuses. Toujours sur un fil tendu entre les deux… « Je suis obsédée par la maîtrise de la technique. Je me focalise sur le trait, sur la construction des volumes à travers l’ombre et la lumière. En fait, le problème, c’est que je veux que tout soit logique. Comme si on pouvait tourner le personnage. Sauf que j’ai aussi une passion pour les déformations… Du coup, c’est… fabriquer un personnage avec une déformation qui serait logique dans une réalité 3D ! » Vous avez dit torturée ? Sans aucun doute. En connexion pourtant avec le monde qui l’entoure, dans une bienveillance communicative. Pour mettre en lumière la marginalisation, la crise identitaire. Avec un sourire solaire et une aura pleine de douceur.

 

« On m’a déjà dit que j’avais une approche féminine et féministe, ça me plaît oui, même si je trouve ça un peu étrange car j’ai pas l’impression de mettre ça dedans. » La discussion dérive vers le militantisme, l’oppression vis à vis de la norme. « J’adore les tronches, les physiques atypiques… A terme j’aimerai partir sur des physiques complètements variés dans mes dessins… Apporter l’élégance à travers n’importe quelle forme. » L’interview se termine, le temps s’envole et la vie reprend son cours. Petite parenthèse d’évasion dans un monde en période de turbulences. Les mots, eux, comme les dessins, résonnent. Et résonnent encore…

Plus d’infos : Soph B.

Article publié en novembre 2016 sur le site http://www.mylorraine.fr.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s