CHRONIQUE / Ma Grande

« Je sais qu’ils t’échappaient mes textes. Même quand j’en écrivais pour toi. Tu te mettais à la place du crayon, de la feuille, tu supportais pas que j’aie autre chose que toi sous mes doigts. »

Claire Castillon récidive, et ça fait mal. Encore. Toujours. A l’époque je me souviens, elle m’avait bouleversé avec Insecte, sur la grossesse, la naissance, l’enfance. Le genre de bouquin dévastateur, qui t’oblige à te détester un peu parce que tu l’adores quand même. Qui te fout une boule dans le bide de la taille d’une montagne, que tu veux finir, vite, pour passer à autre chose, arrêter d’y penser, stopper le combat des mots qui s’entrechoquent dans ta tête. Rendre les armes. Ici, la même froideur extrême, la même aisance à glacer le sang. Les phrases, courtes, précises, incisives, qui blessent comme un poignard, et le sang qui gicle par terre, ploc, ploc, ploc.

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Dans Ma Grande, l’auteure se glisse dans la peau d’un homme meurtri, broyé par une femme, sa femme, celle qui deviendra son épouse et la mère de son enfant. Qu’il avait choisit parce qu’elle était belle, parce qu’elle avait du charme, de la grâce, qu’il était fier de présenter à son entourage. Une femme qui, peu à peu, a basculé dans l’extrême, l’empêchant d’écrire, de sortir, de vivre. De parler, de regarder, de respirer. Auprès de qui il est resté, incapable de la quitter.

S’il raconte aujourd’hui, c’est parce qu’elle est morte. Quinze ans de survie, une éternité, un calvaire infini. Alors, enfin, il parle des bleus dans l’âme et le silence, et la faiblesse, et la lâcheté. On le voit s’enfoncer, consciemment, d’une strate de l’enfer à une autre, accepter les brimades pour avoir la paix, fuir puis revenir, y croire encore, toujours, se convaincre qu’elle n’est pas si mal, sa vie. Et puis, tout faire pour ne pas détruire son enfant, quitte à souffrir encore – sa fille, dommage collatéral des coups psychologiques d’une mère qui n’en mérite pas le nom. Ma Grande, c’est la haine de la libération. C’est une souffrance à chaque phrase, à chaque page, une blessure invisible de l’extérieur mais une plaie ouverte à l’intérieur. Le portrait d’une femme-poison, toxique, mortelle. La (traditionnelle ?) mesquinerie féminine poussée à l’extrême. Et c’est justement en optant pour le point de vue masculin que Claire Castillon a fait le bon choix, nous confrontant avec une histoire si irréelle qu’elle en est, paradoxalement, intrinsèquement, viscéralement… vraie.

Ma Grande, de Claire Castillon. 
Gallimard.

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