PORTRAIT / Darmé, le photographe des no man’s land

Photographe depuis plus de vingt ans, graffeur depuis plus longtemps, Darmé est tombé dans l’urbex quand il était petit. Rencontre avec un artiste pour qui l’ombre est lumière.

« S’il y a une démarche engagée dans ce que je fais ? Oui. Forcément. Quand on rentre dans ces lieux complètement laissés à l’abandon… Ces usines immenses que des gens ont dessiné, puis construit, où d’autres ont travaillé, ont vécu, et qui désormais n’attendent plus qu’à être détruites, on a envie de se dire… Mais que s’est-il passé ? Où sont les gens ? Pourquoi ça reste comme ça ? Les fermetures d’usine, la crise, la misère sociale, la désindustrialisation… Le reflet de notre société de consommation. »

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Cela fait un désormais un bail que Darmé trimballe son appareil photo dans toute l’Europe, en Belgique, en Italie, aux Pays-Bas, en Espagne, en Allemagne. En France, aussi, évidemment. A la recherche de ces lieux où le temps semble avoir suspendu son vol, un jour, en un claquement de doigt. Ces monuments perdus, oubliés, devenus légendes, emplis de fantômes des vies passées… De « l’exploration urbaine » pour raconter l’histoire de ces murs oubliés des hommes. Où la vie trouve son chemin malgré tout, quand Mère Nature choisit de reprendre ses droits. Usines désaffectées, maisons abandonnées, châteaux, manoirs, hôpitaux, théâtres, prisons, églises… Carcasses de voitures, d’avions ou de wagons. Toutes traces laissées par l’Homme et que l’Homme a délaissé. 

« La base de tout, c’est le skate, qui m’a mené au graff, qui m’a mené à la photo. A l’origine pour garder des souvenirs des tags, puis… C’est devenu autre chose. » Parce que chez Darmé, comme souvent d’ailleurs, tout est lié. Même son nom de photographe vient de l’un de ses pseudos utilisé en graffiti – qu’il pratique d’ailleurs toujours aujourd’hui, en parallèle de la photo, et du graphisme. Amoureux de l’image ? Sans aucun doute. De l’aventure aussi… De cette décharge d’adrénaline que l’on reçoit en bravant les interdits. Ne pas se faire voir, ne pas se faire prendre – ne pas tomber.

Et puis, ce qu’il aime le plus, Darmé, au fond, c’est l’architecture. « J’ai fait une école d’archi dans les années 90, et puis pour différentes raisons, j’ai arrêté. J’ai rencontré Yvain Von Stebut (également chanteur de Von Taztika, ndrl) qui fondait Spraylab à l’époque, j’ai bossé longtemps là-bas. En fait, la photo, j’ai vraiment commencé avec lui. » Evènements, concerts,  ateliers, fresques… Darmé, en total autodidacte, s’est mis à photographier tout ce qui l’entourait. Pour tester et se tester. « Maintenant, le street art est plus toléré, mais à l’époque, c’était vraiment interdit. On dessinait dans des friches industrielles, des usines désaffectées… C’était un milieu que je connaissais déjà, finalement. J’ai fait mes premières armes en photo argentique dans des usines qui ne sont plus là aujourd’hui, près de Meurthe-Canal à Nancy ».

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La photo va et vient par vagues dans sa vie. « Puis ça a été l’arrivée du numérique, et là… J’ai repris et je n’ai jamais arrêté. » Nous sommes dans les années 90, le mouvement urbex prend de l’ampleur. Darmé accroche et jamais ne décroche. Il voit le milieu évoluer, pas toujours dans le bon sens… Il faut dire qu’il a un petit côté militant, Darmé, un peu guerrier, un peu provoc. Qu’il prône avant tout le respect des lieux, du site, de l’histoire. De cette émotion qui se distille dans ses veines en franchissant une porte, qui, parfois, n’a pas été ouverte depuis quarante ans.

« Il y a un aspect un peu magique, forcément. Des fois, il y a encore les pompes des ouvriers, la tenue posée sur la chaise, des photos de famille dans les vestiaires, des cadres au mur, une bouteille d’eau qui doit avoir 30 ans… Evidemment, on ne sait jamais si c’est une mise en scène ou pas, il ne faut pas leurrer, cent personnes sont passées avant toi et ont pu déplacer tout et n’importe quoi, mais dans tous les cas, ce sont des choses qui étaient dans ce lieu, ce n’est pas un décor. On est dans la réalité, une réalité passée. »

Farouche opposant de la mise en scène, il prend le lieu tel qu’il est. Ne déplace rien, touche le moins de choses possible. Surtout, il ne se voit pas casser une fenêtre pour rentrer sur un site. « En même temps, c’est un peu hypocrite, parce que si le gars avant toi l’a cassée pour rentrer, et que tu utilises le même chemin, au final, tu participes aussi au truc, d’une certaine manière. » 

Difficile évidemment de trouver des lieux encore inexplorés. Mais ça arrive encore, parfois après avoir passé des heures sur Google Streetview à repérer des façades décrépies, des jardins abandonnés… Et puis, finalement, l’urbex, c’est un peu comme le Fight Club.

La première règle est…
On ne parle pas des sites abandonnés.

Parfois, il revient sur un site qu’il ne reconnaît plus… Rangé, dérangé, aménagé, par d’autres urbexeurs un tout petit moins regardants. Il déplore, évidemment, surtout lorsque certains ravagent tout pour que personne n’ait la possibilité de faire la même photo qu’eux. « Au final, les règles s’arrêtent là où ton étique s’arrête… Maintenant, j’avoue, avec mon pote Picturwall, avec qui on a fondé le collectif I love your home, en y repensant après coup, on est déjà rentré dans des lieux encore habités… On aurait dû tilter, mais tout semblait avoir 70 ans, les tapisseries, la déco, les appareils… Et puis on a vu de la nourriture dans une assiette, dans le frigo. On était dans une résidence secondaire. Ca arrive parfois. »

Difficile de se fixer des limites, au final. Un peu comme ces gars qui pratiquent le rooftoping – pratique aussi dangereuse que les photos sont fantastiques. Et qui sont forcément un peu beaucoup complètement barjots. « Est-ce que je suis barjot ? …. Non. Franchement… Non. On a failli avoir deux trois accidents qui auraient pu mal finir, surtout dans les usines toutes rouillées, avec le sol qui craque sous tes pieds, des voies ferrées que tu pourrais casser à la main, des piliers de métal qui ont traversé le plancher en béton… Alors, non. C’est aussi pour ça qu’on y va à deux, tu ne sais jamais ce qui peut t’arriver. On va sur le lieu ensemble, mais on essaye un maximum d’explorer chacun de notre côté, pour que chacun puisse s’exprimer. »

Pour donner un futur à ces murs du passé, pour témoigner, pour sublimer. Sans lumière artificielle, juste les rayons du soleil qui passent à travers les fenêtres cassées… Symbole d’une époque désormais révolue, abandonnée… Mais qui ne sera désormais, grâce à lui, plus oubliée.

Plus d’infos : Darmé

Article publié en août 2016 sur le site http://www.mylorraine.fr

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