PORTRAIT / Laura Cahen en clair obscur 

ARTICLE PARU DANS ZUT MAGAZINE LORR-LUX 19.

Clic, Flash, Photo. « Attends, je reviens, je suis trop bien coiffée. C’est pas la peine d’avoir tout cet attirail si c’est pour ressembler à une petite fille modèle ! » Elle s’éclipse du studio silencieusement, pieds nus sous sa longue robe noire, maquillage de guerrière sur le visage. Revient quelques instants plus tard, des mèches rebelles supplémentaires s’échappant de son chignon – un sourire collé sur ses lèvres et les yeux pétillants de malice. Son rire franc et d’enfant résonne dans le studio. La séance peut continuer – et l’on se dit alors qu’il est bien difficile de ne pas tomber sous le charme de cette drôle de jeune femme…

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Elle, c’est Laura Cahen. Chanteuse-musicienne-compositeur-interprète. Tombée dedans quand elle était petite. Piano à quatre ans, chant à dix, intégralité d’Aretha Franklin à douze. Et qui, du haut de ses 26-bientôt-27-ans, vient tout juste de sortir son premier album, Nord, en février dernier. Qui a foulé le sol de centaines de scènes, françaises, canadiennes, italiennes et même chinoises. Qui rêve de découvrir l’Amérique du Sud et de prendre le Transsibérien. Une Laura Cahen version 2017, qui, sur scène, s’affirme et affirme, ose et (en) impose. Qui a grandi et mûri. Qui sait ce qu’elle veut – et surtout ce qu’elle ne veut plus. Exit l’univers pop-sucré-bonbon-acidulé de Mon Loup, bluette d’amour et de poésie qu’elle avait composée, à l’origine, pour Luce, mais qu’elle s’était finalement appropriée il y a quelques années. « Je n’ai jamais regretté de l’avoir chanté, non, parce qu’au final elle m’a ouvert des portes, cette chanson, elle m’a permis de tourner un peu partout… Et puis, à l’époque, je m’y retrouvais quand même dans ce texte. » Avant, oui, mais plus maintenant. Inclus à la playlist de France Inter ou pas, plus de Loup à croquer dans ses concerts désormais. « Peut-être que je la rechanterai dans quelques années, je ne sais pas, mais pour le moment j’ai besoin de faire entendre que ce n’est pas du tout ça ce que je fais. » Parfaire son univers. Lui ajouter une bonne dose de mélancolie et un ou deux grain(s) de folie, plus d’audace et moins de légèreté. Alors, à l’époque, malgré le succès ambiant et sous les bons conseils de Samy Osta, le petit génie derrière Feu! Chatterton et LA FEMME, qui par la suite dirigera son album, elle choisit de prendre son temps. « En sortant un disque trop tôt on se serait pris un mur. Ce que je fais en vérité est tellement différent de Mon Loup… Les gens n’auraient pas compris. »

Il aura donc fallu attendre quatre ans pour découvrir un premier album. Onze titres d’une beauté pure, sauvage, crépusculaire. Des paroles travaillées au scalpel, des accords envoutants, une voix mélodieuse, douce comme du satin, enveloppante comme un drap blanc, qui nous transporte et nous emporte. Entre temps, était sorti O, un EP en forme de carte de visite, où la belle glissait déjà certaines chansons du futur Nord. Histoire peut-être, de nous aider à trouver le temps moins long – et de semer une à une les graines de son univers. Les Inrocks, France Inter, Télérama, tous soulignaient, déjà, le talent d’une demoiselle qui en avait dans la voix et même ailleurs.

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« L’idée était de remettre les compteurs à zéro, et de dire : voilà ce que je suis. » Cet album, il parle d’elle. De l’exil, de l’exode. De sa famille, de ces moments où les petites histoires viennent flirter avec la grande. « Mes ancêtres ont été chassés d’Espagne au moment d’Isabelle la Catholique, ils sont descendus vers le Maroc et l’Algérie… D’où ils se sont refait chassés en 1962. Alors ils sont remontés petit à petit vers le Nord, jusque Nancy, où je suis née. » Silence. Le temps de digérer cette drôle de résonance avec le contexte actuel. (In)consciemment ou pas, ce fil rouge s’est imposé de lui-même.

« Ces histoires ont bercé mon enfance, mais jusqu’à présent, je n’avais pas creusé le sujet plus que ça. Une fois, j’en avais parlé avec ma grand-mère, je l’avais même carrément interviewée, mais elle est décédée peu de temps après et je n’ai jamais écouté la K7 depuis parce que je n’ose pas, tu vois. » Nouveau silence, son joli rire, cette fois, sonne triste. « Quand je façonne mes chansons, j’essaye d’adopter une forme d’écriture automatique. Ma première quête n’est pas le sens. J’aime bien me laisser guider par le son, poser des syllabes les unes après les autres… Je laisse parler l’inconscient. Et en relisant, je me suis rendu compte que je revenais toujours à ça, en fait, tout le temps, la fuite, le voyage, la guerre, le froid. » 

Il est midi passé, le soleil s’est trouvé un chemin entre les nuages pour s’inviter dans la conversation. Petite touche de douceur supplémentaire qui auréole la demoiselle sirotant son verre de menthe à l’eau. Elle acquiesce doucement quand on lui dit qu’il faut plusieurs écoutes pour recevoir réellement ses chansons. Sourit timidement lorsque l’on ajoute qu’au-delà d’être écouté, Nord est un disque qui se ressent. Parce qu’elle joue avec sa voix, la musicalité des syllabes, avec la réverb et les instruments. Avec le double-sens des mots et les images cachées. Un peu, aussi, sans doute, parce qu’elle y a mis une partie de son coeur, de ses tripes, de son âme. Sa voix comme un guide dans la brume, comme le chant d’une sirène, déchirant, ensorcelant. « Je ne vois pas mes chansons comme une histoire avec un début et une fin, mais plus comme un tableau. Comme dans l’art abstrait où la personne qui regarde va se projeter dedans et faire face à sa propre émotion. » Ajoutant, avec son sourire malicieux, « j’aime bien cette idée qu’il y ait un peu de boulot aussi pour l’auditeur… »

Laura Cahen, c’est également ce regard vif nimbé de noir qui nous fixe sur la pochette de l’album. Dans la vraie vie, c’est une fille douce, réservée, qui se « fait toute petite ». Sur scène, au contraire, elle « a besoin de (s)e faire un peu grande. » Alors s’est imposé ce personnage, mi-guerrière mi-apache, masque de maquillage noir sur les yeux, cheveux relevés, robe chargée d’histoire portée jadis par sa mère. « L’idée est venue en tournant un clip il y a deux ans, pour représenter un oiseau noir, à la Black Swan, en contraste avec les oiseaux blancs de la vidéo. Il y a aussi une référence aux femmes berbères des années 1900. Ca avait tellement de sens… Je l’ai gardé. » L’étincelle d’enfance rejaillit dans ses yeux. « Porter ce masque pour monter sur scène, ça me donne de la force. Comme une cape de super-héros ! »

On parle alors de cinéma et de La Leçon de Piano, de Gainsbourg et de Bashung, des paysages sublimes de Saint-Pierre-et-Micquelon où elle a tourné son dernier clip dans la neige et le froid, de l’île du Grand Colombier, envahie chaque printemps par des millions de Fous de Bassan, grands oiseaux blancs qui la fascinent – « c’était magique, il y en avait partout, l’effet d’une boule à neige que tu renverses, tu vois ? » – de l’universalité de sa musique malgré la barrière de la langue. De peinture et du groupe qu’elle avait monté au lycée, de Barbara et de Camélia Jordana. De son envie d’être journaliste quand elle était gamine, de poney-club, de barrières inconscientes et de saut dans le vide. De son spectacle à la Salle Poirel, avec musiciens, danseurs sur scène et dans les airs…

Puis l’interview se termine, la parenthèse se referme, la vie reprend son cours. Avec le souvenir d’une rencontre pleine de douceur et l’envie furieuse de repartir très vite vers le grand Nord.

Crédits Photos : Arno Paul

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