PORTRAIT / Nicolas Mathieu, bête de Goncourt

Article paru dans Zut #22 et NOVO #52 / Par Aurélie Vautrin – Photo Arno Paul

Avec son premier roman, Aux animaux la guerre, ce jeune quadra originaire des Vosges s’était taillé une solide réputation d’auteur à suivre de (très) près. Pressentiment confirmé : Nicolas Mathieu vient de remporter le plus prestigieux des prix littéraires avec le second, Leurs enfants après eux (Actes Sud), une fresque sociale bouleversante sur la jeunesse des 90’s confrontée à la réalité d’un monde empoisonné par le chômage et la désindustrialisation.

Le style est vif, avec une bonne dose de vitriol façon tord-boyaux – et le talent, indéniable. En parallèle, Aux animaux la guerre a été adapté en série et sera diffusé en novembre sur France 3. Alors, forcément, la rencontre est belle… De celle qui marque au fer rouge en laissant des traces en dedans. 

Nicolas Mathieu
Nicolas Mathieu. Photo : Arno Paul

Votre état actuel résumé en trois mots, ce serait… ? 
Fatigue, ivresse, lévitation.

Il y a encore quelques jours, vous affirmiez partir vaincu, mais maintenant, vous pouvez nous le dire, n’y avait-il pas une petite voix qui y croyait quand même à ce Goncourt ? 
Si, et dieu sait pourtant que je l’avais bâillonnée et rouée de coups…

On dit parfois que le plus difficile à écrire, ce n’est pas le premier livre mais le deuxième, ça a été le cas pour vous ? 
Plus difficile, je ne sais pas, mais ça l’a été tout autant. Aussi parce que le précédent avait été apprécié… C’est angoissant de se remettre à écrire, on a l’impression que chaque phrase va entamer ce capital de sympathie. J’avais fait un burn out, j’étais dans un état d’épuisement très fort… Ça m’a pris du temps pour « retrouver mes sensations » comme disait Henri Leconte. Et puis j’ai travaillé sur l’adaptation en série d’Aux animaux la guerre, ça m’a redonné confiance.

Justement, parlons de la série. C’est un projet auquel vous vous attendiez ? 
Aux animaux la guerre est un roman choral avec plein de personnages différents, que j’ai un peu construit comme une série, avec un enjeu local pour chaque chapitre et une grande arche narrative, donc d’une certaine manière il y avait cet ADN dedans, même si je ne l’ai pas fait à dessein. Ecrire pour la télé c’est très différent… Je pense que ça peut être un cauchemar, mais heureusement je me suis très bien entendu avec le réalisateur Alain Tasma.
Alors, ce n’est pas la lune de miel qu’on raconte, hein, la grande famille du cinéma et tout, c’est beaucoup de travail, d’exigence, de pression, mais je me suis fait un ami pendant l’écriture de ce projet. Je crois que la première chose à faire, si vous voulez participer à l’adaptation d’un truc que vous avez fait, c’est le deuil de l’identité du roman, sinon vous allez être le gardien du temple ‘ah mais oui mais dans le livre ce n’est pas comme ça’. Alain voulait faire sa série à partir de mon livre… C’est ce que je l’ai aidé à écrire. 

Un peu comme il faut laisser le livre vivre sa vie entre les mains des lecteurs…
Exactement. Une fois qu’un roman est dans la nature, il est co-construit par la lecture. On n’est pas des gardes-chiourmes du sens de l’histoire. D’autant qu’à la base, on n’est même pas le maitre à bord – en tout cas pour ma part, j’ai l’impression qu’il y a des choses qui passent dans mon écriture que je n’ai pas forcément voulues au départ. Après, chaque lecteur va combler les vides.

Il y a une certaine mise à nu dans votre façon de conter l’intimité. Comment faites-vous  pour ne pas vous auto-censurer ?
Alors ça, c’est une question que j’ai réglée depuis très longtemps : c’est simple, je m’en fous, c’est la littérature qui compte. C’est une question de hiérarchie de valeurs. Ce qui importe, là, c’est d’écrire des livres qui parlent du monde, d’avoir cette honnêteté-là, alors ménager sa famille, c’est secondaire. 

Nicolas Mathieu @Arno Paul

Aux animaux la guerre était un roman noir au sens strict, celui-ci est noir dans l’écriture. Vous aviez besoin d’écrire un genre « populaire » avant de vous autoriser une fresque sociale ?
En fait, l’écart n’est pas de mon fait, je n’ai pas décidé d’arrêter d’écrire des romans noirs, c’est juste que pour celui-là, j’avais tellement l’obsession du réalisme, que finalement, j’ai moins respecté les codes… J’étais focalisé sur la restitution. Mais le roman noir avait un certain confort que je regrette : personne ne me faisait chier en me disant que c’était pessimiste ce que je faisais – le genre un peu nous dédouane, « c’est noir mais c’est normal c’est dans le code » – alors que là on n’arrête pas de me le reprocher !

Le côté transgénérationnel était conscient dès le départ ? Parler d’hier pour raconter (aussi) aujourd’hui ?
Oui, je savais que ça allait se passer comme ça. Parce que même si l’on parle des 90’s, tout ce qui vous tourmente aujourd’hui va ressortir d’une manière ou d’une autre. C’est pour cela qu’il ne faut jamais écrire sur ce qui vous tient à coeur, mais sur des personnages et des histoires. Votre avis sur le monde, l’actualité, le fonctionnement du social etc, ça va sourdre de soi-même, il n’y a pas besoin d’écrire dessus. Il n’y a pas besoin de le planifier en tout cas.

« Le jour où un éditeur m’a dit : on voit tout de suite que vous êtes un écrivain, j’étais guéri. »

A quel moment vous êtes vous dit, « je veux être écrivain » ? 
J’étais en CE1, notre instit’ nous avait donné une histoire à écrire, ça devait être en décembre parce que c’était sur Saint Nicolas… J’avais eu la meilleure note. A partir de là, c’était parti. Quand je fais des ateliers dans les bahuts, je cite souvent une phrase d’un ancien boxeur poids lourd, Joe Louis, à qui on a demandé quel regard il portait sur sa carrière, a répondu : « j’ai fait du mieux que je pouvais avec ce que j’avais ». Ce qui compte c’est le « ce que j’avais ». Longtemps j’ai écrit avec ce qu’avaient les autres, des histoires qui n’étaient pas les miennes, je voulais refaire les livres que j’aimais. J’ai mis un bout de temps à trouver mes sujets, mon tempo.

Vous avez un parcours très éclectique, une enfance proche de celle de vos personnages, est-ce une revanche d’avoir la reconnaissance de vos pairs, de la presse, du public ?
Pas du tout, c’est un soulagement. Arrivé à 35 ans, j’avais employé beaucoup de temps à écrire – du temps que l’on ne consacre pas à ses hobbies, ses amours, à gagner du fric, j’avais tout misé là-dessus. C’était mon truc je le savais, mais j’avais peur de m’être fourvoyé, d’être un raté dans ce domaine-là. Le jour où un éditeur m’a dit : « on voit tout de suite que vous êtes un écrivain », j’étais guéri. 

Et remporter le Prix Goncourt, c’est un accomplissement ?
Je le vois plutôt comme un honneur, un coup de chance, un mégaphone, une forme de reconnaissance, un risque, une aubaine, une bénédiction ambiguë. Le livre est mis sous les spots, et c’est super important pour qu’il puisse trouver son lectorat. Il y a des milliers de bons livres qui n’ont jamais trouvé de lecteurs. Et concrètement, ce que ça change… Ça réduit la durée de mon emprunt immobilier, ça me donne une espèce de légitimité, j’ai plein de nouveaux amis et les gens se montent plus respectueux – ça fait le jeu du social comme on dit.

Tout est politique, comme vous dites souvent… 
Ah, ça c’est sûr ! Ça fait partie du jeu.

Et vous auriez voulu en faire, de la politique ? 
[Rires] Non. De part ma situation de transfuge, je ne me sens d’aucun camp. Je me sens davantage porté à défendre les dominés que les dominants, c’est évident, mais c’est un peu comme Flaubert dans sa correspondance, qui trouve des raisons et de la bêtise partout. Mon boulot, c’est la restitution, à la limite la critique, mais je n’ai pas de programme. Je n’ai même pas l’idée que le monde puisse être amélioré.

Ah, ça, c’est pessimiste en revanche, non ? 
Non, dans le sens où le monde me convient parce qu’il favorise le plus de possibles… Mais bon, là on rentre dans un autre débat !


Nicolas Mathieu, Leurs enfants après eux, Actes Sud

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