NOUVELLE / Pulitzer

Nouvelle écrite dans le cadre du concours E-crire aufeminin 2016.

3000 signes maximum, espaces compris.
Thème choisi parmi trois imposés :
C’ETAIT LA PHOTO PARFAITE.

Des semaines que je me terrais d’une planque à l’autre. Sous la chaleur étouffante, le bourdonnement des hélicos. Les bombardements, au loin. Les cris, plus près. Tant d’horreurs au mètre carré que mon esprit ne savait plus où regarder. Avec cette voix qui hurle dans ma tête mais mon corps qui ne suit pas. Ce truc qui te prend aux tripes, te secoue dans tous les sens, te donne envie de gerber. Pis l’instant d’après, c’est comme si t’avais pris trente Red Bull en intraveineuse en un quart de seconde. C’est là que je pouvais faire mon job. Pile à ce moment-là.

Des semaines que mon boss réclamait la photo parfaite. Celle qui ferait la Une des JT, le tour du web en trois clics, qu’on verrait partout, dans les kiosques comme sur Facebook. Je me demande si dans son open space climatisé de la rue Voltaire, il a jamais ressenti ça. La noirceur en plein soleil. L’odeur de la fumée. Du sable. Du sang. Quand j’étais petit, quand on me demandait ce que je voulais faire, je disais que je voulais servir à quelque chose. A mes dix ans, mes parents m’ont offert un appareil photo. C’était encore le temps de ces trucs en plastique, avec la petite molette qui se tournait à chaque prise de vue, clic, clic, clic. Je prenais en photo le sourire de mon frère, les fleurs, les arbres. Imaginez la tête de mes parents quand j’ai parlé d’être reporter de guerre. Je voulais montrer ce qu’il se passait. Je ne sais pas à quel moment mon esprit a dévié. A quel moment je suis passé de témoin à voyeur. L’appel de la photo parfaite. L’appel du sang. Mais je me souviens de cette réunion, juste avant de sauter dans le premier avion. Il me faut un gosse, une femme enceinte… Genre juste après une explosion, tu vois, un peu de fumée, un mur en ruine, et du sang, aussi, hein, oublie pas le sang. Le public veut autre chose, tu comprends, maintenant les gamins à douze ans ils ont fini Call of Duty, tu vois. Le Congo, le Tchad, l’Iran. Mon passeport était devenu la mappemonde des pays à éviter. Un attentat-suicide ? C’était pour moi. Une explosion dans un centre commercial ? Pour moi. Et le pire, dans tout ça, c’est que j’étais bon. Sacrément bon, même. Tu me ramènes ça, tu décroches le Pulitzer. Ouais, et toi t’es millionnaire.

Et puis il y a eu ce jour de marché, un dimanche sous un soleil de plomb. Ce gamin a qui on avait retourné le cerveau. Ces yeux noirs, seize ans à peine. Un regard qui semblait déjà en avoir trop vu. Ca sentait les épices, les olives, les fruits frais. Il a enlevé son haillon. J’ai dégainé mon arme. Il m’a vu. Il m’a regardé. Pauvre gamin à qui l’on a fait croire que mourir pour rien allait lui donner tout. Il a appuyé sur le détonateur de sa ceinture. C’était mon moment. Mon Pulitzer. J’ai tiré. Clic.

Le lendemain, aux JT, dans les kiosques à journaux, sur les profils Facebook du monde entier. La photo parfaite. De la fumée, des ruines, du sang. Et le titre en capitales : Un reporter français parmi les victimes. Une explosion de plus. Une couverture de plus.

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