PORTRAIT / The other side of Timberwolf

C’était au fond d’elle depuis ses toutes jeunes années. Le besoin de dessiner, de peindre, de sculpter, de photographier, d’accumuler, de répertorier… Autant pour transmettre que pour exprimer. Et s’exprimer. Témoigner de la vérité, de la réalité, des émotions autant que des sentiments qui bouillonnaient – et bouillonnent toujours en elle. Lutter contre l’ennui à tout prix. Des dessins de contes de fées pour enfants pas sages, peuplés de lapins blancs toujours en retard, de squelettes symboles de vie, de créatures à deux têtes et d’insectes passés au microscope… Des clichés en noir et blanc de la beauté de la nature, de la mort et de la vie. Des peintures dérangeantes, des sculptures étonnantes. Des œuvres aussi sombres qu’emplies de chaleur, d’excitation, de sensation. Et dont le pouvoir d’attraction n’est égal qu’à leur force d’interpellation.

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Il lui a fallu bien du temps à Audrey Quittet pour accepter d’être artiste à plein temps. « Quand j’étais petite, je ne supportais pas de m’ennuyer, l’ennui c’était – et c’est toujours -quelque chose d’anxiogène. J’ai grandi dans les Vosges, à l’époque il n’y avait pas les ordinateurs, internet, tout ça. Alors, je passais des heures à dessiner. Ca me plaisait à fond, mais je ne voyais pas ça comme un vrai métier. »

Alors la demoiselle a cherché des alternatives. Elle a tutoyé les Arts Plastiques l’année du Bac, poussé par un de ses profs. Un 20 à l’examen, mais toujours ce truc de se dire que l’art n’était qu’un hobby. Un Deug d’anglais, un Master en Lettres. Un poste de serveuse, puis de responsable, un test en librairie, en photographe de mariage, puis prof de français en collège – « c’était atroce. On se prend la société d’aujourd’hui en pleine face… Et si l’on n’est pas fait pour ça, il vaut mieux prendre ses jambes à son cou ! »

Alors, elle change, elle teste, elle apprend. Et s’essaye au tatouage auprès de la célèbre Gribouille de Nancy. « Ca marchait bien. Il y avait moyen d’aller plus loin… Mais rapidement je suis rendue compte que ce n’était pas ça non plus… Je perdais beaucoup de temps à tatouer alors que tout ce que je voulais c’était dessiner. Et puis je suis peut-être arrivée à la mauvaise période. Aujourd’hui, on se fait tatouer comme on va acheter des chemises à H&M. Je me sentais en décalage. » Si Audrey Quittet ne s’y est pas retrouvée, le tatouage a cependant fait évoluer ses traits, son travail sur les contrastes.

Car de ses détours, elle apprend. Encore, toujours. « Chez moi, tout n’est que tentative. J’ai ramassé des trésors que je trouvais sur un chemin, puis sur un autre, avec l’idée d’aller toujours un peu plus loin dans la découverte. Tout le monde a ce besoin de comprendre le monde, même si la quête se perd un peu aujourd’hui, ce besoin de revenir aux questions de l’origine, de trouver une cohérence à la vie. Quand on rentre là-dedans c’est un truc sans fin… » Elle cite Darwin, Diderot, Herman Hesse. Montre différentes facettes, à l’image de ses œuvres. Parfois oniriques, imaginaires, poétiques, cauchemardesques, parfois ultra réalistes voire quasi scientifiques. Différentes facettes pour une même personnalité… « On est comme un essaim d’abeilles… Le corps est fait de plein de molécules, qui ensemble créent une unité. » Logique que la demoiselle multiplie les moyens d’expression, et les sentiments exprimés.

« J’essaye de créer une cohérence, une correspondance dans ce que je fais… Lorsque j’étais à la fac, je trouvais dommage qu’on n’utilise pas assez les comparatismes. Cette manie de dissocier les domaines. Il y a des choses que je n’arrive pas à dire avec un dessin, que je vais pouvoir raconter en sculpture, avec le volume, la matière… Le moteur de tout, c’est le fait d’apprendre. Dès que j’ai l’impression de maîtriser un outil, j’ai ce besoin d’en découvrir un autre. J’ai l’impression qu’en apprenant, j’essaye de retrouver des choses qui devraient être instinctives mais qui se sont perdues… » Ne pas se limiter. Se perdre pour se trouver. Puis continuer à chercher… « Comme ça je ne m’ennuierais pas. Jamais. »

Au final, Audrey Quittet est à l’opposé de ses œuvres. Quelqu’un de « guilleret », qui aime le folk, Alela Diane et les balades en forêt. Un côté Pierre Richard version lapin blanc d’Alice, avec le sourire et les yeux qui pétillent. Une jeune fille qui rêve de visiter tous les muséums d’histoire naturelle d’Europe, une passionnée de littérature qui se méfie du langage… « Avec les mots, je suis toujours sur la corde, il y a tellement de synonymes ! Exprimer quelque chose d’émotionnel, par la parole, c’est impossible pour moi. Le dessin c’est simple, il n’y a pas ce problème d’un mot pour un autre, ça rassemble ma pensée en une chose. Evidemment, chacun peut le recevoir différemment, et ça me convient très bien. Parce que moi j’aurais mis ce que j’avais à dire dedans. »

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The other side of Timberwolf, c’est ce quelque chose d’intime, à l’intérieur d’elle-même, qu’Audrey ne révèle pas avec la parole, mais qu’elle laisse s’exprimer de bien d’autres (belles) manières. Alors évidemment, écrire un article sur la demoiselle se transforme en exercice délicat, de choix de mots et de pirouettes linguistiques…  Dans les oeuvres d’Audrey, rien n’est laissé au hasard, tout est placé là pour une (bonne) raison. Chaque symbole a une signification.

« On omet le détail alors que c’est ce qui crée l’ensemble. »

Sans harmonie, pas de magie. Sans magie, pas d’œuvre. Quitte à tout recommencer si un détail vient compromettre la symbolique…

Alors il faut prendre son temps. Prendre le temps. « Dans l’art, on peut facilement trébucher si l’on veut aller trop vite. » Comme le loup des steppes, Audrey observe le monde qui l’entoure – s’en désole aussi un peu, parfois. « Ce que j’aimerai, c’est que les gens sortent de leur quotidien, de leur petit chemin tout tracé. On est dans une société où tout se ressemble, les centres commerciaux, la télévision, la mode… Tout est formaté. On essaye de tirer les expos aussi vers ça. Alors que l’art et la musique, cela fait partie peut-être des seules choses qui permettent de s’en évader ! »

Elle rêve d’investir complètement une pièce, du sol au plafond, de ses dessins d’insectes. La seule partie de son travail, minutieuse, quasi scientifique, où les créatures ne subissent aucune modification. « J’étais révulsée par les insectes quand j’étais plus jeune. Mais finalement les peurs sont dues à notre ignorance… Quand on se rend compte de quoi les insectes sont capables, de leur organisation, de leur importance pour l’équilibre planétaire… Ils sont si petits et pourtant si indispensables ! Je les dessine pour me rendre compte de leur beauté. » Accrochés au mur, une cinquantaine de cadres représentent des insectes en tout genre. Ailés, poilus, à quatre ou mille pattes. Rêve qu’à la fin de sa vie, elle ait terminé ce répertoire de millions de spécimens.

 Non loin de là, des photos de son amie Sophie Fontaine accrochées tout près des siennes. « La photo… Encore une rencontre accidentelle ! J’avais trouvé un Olympus OM-1 chez Emmaüs, je trouvais l’objet magnifique, je le sortais partout même si je ne savais pas m’en servir, je n’y connaissais rien en focal ou en lumière, mais ça ne m’empêchait pas de prendre n’importe quoi en photo avec. Puis je suis partie en Inde, j’ai rencontré un photo-reporter, Thierry Courtel, une personnalité magnifique, ça a été la révélation. Comprendre qu’il y avait un mécanisme derrière tout cela, comprendre tout le processus technique de la photo, ça m’a fasciné. »

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Alors elle rentre en France, récupère le matériel d’un labo qui liquidait tout pour presque rien. Apprend à développer elle-même, se passionne pour l’argentique, s’essaye au numérique. « J’ai du mal à photographier les inconnus. J’ai besoin d’un rapport super intime… J’aime photographier mes amis proches, parce que leurs visages ou leurs expressions m’inspirent… Attendre le bon moment, la bonne lumière, la bonne expression… Peut-être que le moment sera là, peut-être qu’il ne viendra pas, peut-être qu’on va le rater d’une seconde… Mais si on l’a, se révèle alors quelque chose de presque magique… » 

On lui dit souvent que ses œuvres sont « glauques ». Sombres. Détaillées… En tout cas, les œuvres d’Audrey Quittet nous en disent long sur elle, sur nous, sur la nature qui nous entoure. Sur notre rapport aux émotions, aux sentiments, à la mort et à la vie… En équilibre sur un fil entre rêve et cauchemar, enfance et âge adulte, imaginaire et réalité. Pour lever doucement le voile sur cette face si souvent cachée…

Plus d’infos : The other side of Timberwolf

Article publié en mars 2016 sur le site http://www.mylorraine.fr

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